Le Quarantième Jour

J’aurais aimé être avec toi aujourd’hui. Aussi fort que j’aurais aimé être présente le jour de ton départ le 4 Décembre pour te dire adieu en bonne et due forme.
A défaut, j’honore ta mémoire à distance, dans mon petit studio de Boston. Je sais que tes autres petits fils font de même, de Londres, Dublin, San Francisco, les Alpes, Montréal, Illinois, Dubaï, Bogota, et Paris. Tu vois, Jeddo, ta semence a fait le tour du monde.

On ne devient pas orphelins de perdre ses grands-parents – et pourtant, quel vide… Il me semble surréel que tu ne me réciteras plus jamais les fables de la Fontaine, dans ta chaise patriarcale perché, marquant de ta grande main la fin de chaque vers, et jetant des coups d’œil en biais de temps à autre, histoire de vérifier l’effet de ton acte sur ton audience…
Quelle magie, de t’entendre donner vie à Victor Hugo, en coulant les vers avec ton entrain habituel – infaillible mémoire. Et d’attendre avec anticipation que tu dises « Caramba! »  en roulant le « r », à la libanaise. C’est toi, le héro au sourire si doux, Jeddo.

Quel meilleur cadeau du mandat Français que le cadeau de Hugo à un gosse grandissant dans une petite ville tout au sud du Liban ? Car tu es également un témoin de ton temps, Jeddo. L’incarnation d’un Liban aussi glamour que ton look d’acteur de cinéma dans votre photo nuptiale en noir et blanc, qui trône dans la salle-à-manger de Machghara. Aussi insouciant et flambeur que la belle Ford toute neuve que tu as fait venir droit des États-Unis. Aussi élégant et sophistiqué que ta collection de montres. Aussi cohabitable que les rues de Machghara, où tu t’arrêtais aux portes de toute confession pour une petite causette. Aussi authentique que le haut plafond de la spacieuse demeure familiale, avec son jardin et sa minuscule piscine, tous ses recoins de souvenir, de grands meubles en bois travaillé, d’arcades et de marbre. Et de chambres trop sombres ou trop bien fermées à double-tour où, peureux, nous n’osions nous aventurer. Un peu comme toi, Jeddo: tes territoires auxquels nous n’avions pas accès, tes facettes qui nous sont restées inconnues.

Caramba, Jeddo, tu vas nous manquer.
Mais tes légendes te survivent. Ta force légendaire, ma petite main en garde un douloureux souvenir, je te le garantie!  Et ton « Ta3e ta 7ammerlik khdoudik! » qui tombait comme une sentence. Et courir au miroir pour vérifier que ta formule beauté valait bien le pénible pincement aux joues!
Et ton grand rire contagieux! Et ton infaillible bonne humeur! Et ton inépuisable enjouement!
Maman dit toujours que tu t’es attendri avec l’âge. Tu as laissé derrière toi le rôle du père sévère, rapide à punir, au profit de celui du grand-papa gâteux. Ça t’allait bien, Jeddo.

Tu es parti avec douceur, en nous préparant préalablement pendant les dernières années, comme si tu voulais atténuer notre peine. Ça prend du courage quand-même, de la bonté de cœur, de la noblesse de caractère. Mais pour nous, tu restes le vaillant patriarche des années précédentes.

Caramba, Jeddo. Tu nous manques.
Merci de nous avoir donné 84 années de toi.

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5 thoughts on “Le Quarantième Jour

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